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CERBAC : Cercle d'Etude et de Réflexion sur le Bassin du Congo

MEDIA DU BASSIN DU CONGO : Analyse de l’Actualité : POLITIQUE - ÉCONOMIE - SANTÉ - ENVIRONNEMENT - INTERNATIONAL. Enjeux stratégiques et prospectives

CONGO BRAZZAVILLE : CRISE ECONOMIQUE LE RETOUR DU PAS EST-IL LA SOLUTION ?

Les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) par leurs conséquences sociales et culturelles, représentent–ils une menace directe pour la cohésion des sociétés du Sud ? Les témoignages recueillis au sommet de Copenhague de 1995, et plus généralement au sein des ONG et de la société civile et différentes études [6, 18, 29] semblent confirmer la réalité de cette menace. D’autre part, certains hommes politiques au sein de l’Union européenne et surtout les économistes et les responsables de la Banque Mondiale, proposent l’argumentation contraire : seule la stricte application des PAS permettra aux pays du Sud de retrouver une santé économique et d’assurer un développement durable et le mieux-être de leur population [38]. Lors de la réunion de Copenhague, M. Camdessus, alors directeur de la Banque Mondiale, répondait à ses détracteurs et aux témoignages venant des pays du Sud en leur demandant un « vote de confiance » : même si les effets positifs se font attendre, les PAS permettront de lutter efficacement contre la pauvreté. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, de nouvelles versions des ajustements structurels des années quatre-vingt ont vu le jour. Aujourd’hui, l’appellation « ajustement structurel » a tendance à passer de mode et de nouvelles terminologies sont apparues, comme les « Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté » (CLSP). Mais, in fine, les conditionnalités imposées par le FMI et la Banque Mondiale sont toujours présentes et leurs effets sont renforcés par la mondialisation croissante [29, 33, 34].

Qui a tort, qui a raison ? D’un point de vue scientifique, il est difficile de se forger une opinion objective. Il est en tout cas évident que les PAS ne sont pas les seuls responsables de l’ensemble des problèmes politiques, sociaux et économiques que vivent actuellement la grande majorité des PVD. La situation présente résulte de l’interaction de différents facteurs, certains comme la dégradation des termes de l’échange, déjà présents bien avant les années 80.

L’objectif de cet article n’est pas de faire une analyse approfondie du pour et du contre des programmes d’ajustement structurel, de la mondialisation et des logiques économiques qui leur sont communes, ni de présenter une revue exhaustive de leurs caractéristiques spécifiques. Il s’agit, dans la réflexion que nous proposons, d’identifier les conséquences sociologiques et culturelles et d’essayer de mieux comprendre leurs déterminants. Certaines des conséquences des PAS sont plus ou moins connues et ont fait l’objet d’études et de publications, notamment les conséquences sur l’économie [5, 30], l’agriculture [27], la paupérisation urbaine [15], l’éducation [16], le droit [23], le genre [14], l’environnement [28] et aussi dans le domaine de l’alimentation [39] et de la santé [1, 26, 34, 36]. Par contre, les effets sociaux et culturels sont très peu documentés. Mais quelques études et de nombreux témoignages présentés à Copenhague ou recueillis auprès de témoins privilégiés venant du Sud – les 40 médecins qui chaque année, suivent une maîtrise en santé publique au sein de notre école de santé publique –, font craindre que ces conséquences, bien que difficiles à prouver, soient loin d’être négligeables.

L’hypothèse est la suivante : les conditionnalités économiques imposées par la Banque Mondiale induisent de profondes modifications du comportement individuel et communautaire des sociétés du Sud. Autrement dit, l’ajustement structurel a aussi comme résultat, un ajustement culturel. Comment expliquer que les PAS peuvent avoir des conséquences sociales et culturelles ? Quels sont les liens de cause à effet ? L’objectif de cet article est de décrire certains des mécanismes qui sous–tendent notre hypothèse et différents exemples seront donnés tant du point de vue individuel que communautaire. Mais avant tout, il faut se rendre compte que les bouleversements culturel,s auxquels nous faisons allusion, s’inscrivent dans un contexte de déstabilisation et de fragilité économique et politique des sociétés du Sud. Pour mieux comprendre les origines de ce contexte et les enjeux actuels, un bref rappel historique s’impose.

Les PAS : contenu et objectifs

Les PAS ont été élaborés par la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International au début des années 1980 avec un double objectif. Le premier : aider les Pays en Voie de Développement (PVD) à retrouver une situation économique plus saine et le second, souvent moins exprimé mais qui était sans doute plus urgent : assurer la survie du système bancaire international mis en péril par des placements inconsidérés [20]. En effet, après les « golden sixties » des années 1960, la majorité des pays du Sud, ont connu pendant la décennie 70 des problèmes économiques importants : dégradation des termes de l’échange, endettement croissant, chocs pétroliers, crise économique, mauvaise gestion et bureaucratie, financement de projets démesurés : les fameux « éléphants blancs », détournements de fonds, fonctionnaires « prédateurs », instabilité et incuries politiques, affaiblissement progressif du rôle de l’Etat… sans oublier les périodes de sécheresse et les conflits armé qui ont touché plus particulièrement certains pays.

Au début des années 1980, de nombreux pays, notamment le Mexique et le Brésil, se sont trouvés en rupture de paiement et dans l’incapacité de rembourser le capital et les intérêts des emprunts contractés, mettant ainsi le système bancaire international en danger. Pour remédier à cette situation, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale proposent une série d’interventions financières et autres qui devraient permettre aux PVD d’assainir leur situation économique et de s’inscrire à nouveau dans les échanges commerciaux au niveau mondial. En quelques années pendant la décennie 80, la majorité des PVD a dû accepter un PAS, condition sine qua non pour obtenir des liquidités, accéder aux prêts à taux préférentiel de la Banque Mondiale et aux autres prêts sur les marchés internationaux et privés. Ces 20 dernières années, la quasi -totalité des PVD a connu au moins un et souvent plusieurs programmes d’ajustement structurel consécutifs.

Les caractéristiques ou conditionnalités des PAS qui ont pour objectifs d’équilibrer la balance des paiements et d’assainir le budget du gouvernement, se retrouvent dans la majorité des pays sous ajustement [22]. Ces conditionnalités, destinées à restructurer en profondeur les économies des PVD, sont présentées sous forme résumée dans le tableau ci-après :

Liste type des Conditionnalités imposées par les PAS [23, 29, 34, 38]

1.

Dévaluation de la monnaie pour rendre les exportations plus compétitives.

2.

Promotion des exportations avec pour objectif l’acquisition de devises pour équilibrer la balance des paiements et rembourser la dette.

3.

Suppression des subsides de l’Etat pour diminuer les dépenses et ce sont plus particulièrement les domaines sociaux (santé, éducation, transports publics, subsidiassions des produits de base) qui sont touchés.

4.

Privatisation de l’économie pour diminuer l’intervention de l’Etat et laisser le champ libre aux entreprises et à l’initiative privée jugée plus efficace.

5.

Diminution des salaires, du nombre de fonctionnaires et contrôle renforcé des dépenses de l’Etat.

6.

Suppression des barrières douanières pour permettre une vraie concurrence et obtenir une économie plus compétitive.

7.

Taux d’intérêt « exacts » pour ne plus permettre à des entreprises dont la rentabilité est insuffisante de continuer à drainer les ressources financières de la communauté.

 

Après avoir présenté chacune de ces conditionnalités, il est intéressant de rappeler quelques aspects liés à la mise en application des PAS :

  • Les spécialistes de la Banque Mondiale ont exercé des pressions importantes auprès de gouvernements pour faire accepter les conditionnalités comme un tout indissociable. En effet, vu leurs interactions, ces spécialistes estiment que l’efficacité des PAS ne sera atteinte que si toutes les conditionnalités sont réalisées en même temps.
  • La Banque Mondiale estime aussi que la mise en place des différentes conditionnalités des PAS doit se faire d’un seul coup. Le choc ainsi créé devrait permettre un changement de comportements (notamment de la part des producteurs), changement nécessaire à la restructuration économique désirée [13].
  • Dans son approche, une des premières interventions de la Banque Mondiale est d’exiger la privatisation des sociétés publiques. L’Etat, considéré comme prédateur ou inefficace, doit se désengager au profit de l’initiative privée, vue comme la « solution miracle » aux difficultés économiques rencontrées.

Les critiques faites aux PAS

Les PAS et leurs conditionnalités, ont rencontré de vives critiques. D’un point de vue économique notamment, le bienfondé de cette stratégie est mise en cause [18, 29, 37], entre autres par J.E. Stiglitz, ancien vice-président de la Banque Mondiale, dont le livre a fait grand bruit [33]. Si tous les pays du Sud augmentent leur production de café, de cacao, de coton, les prix vont bien entendu s’effondrer et peuvent, provoquer des troubles sociaux importants. Plus globalement, l’inadéquation des PAS aux spécificités structurelles de l’Afrique est dénoncée depuis longtemps notamment par les ministres des finances des pays concernés, et ce, dès le début de la mise en place des PAS notamment lors de la réunion de Nairobi en mai 1985 [38] et par d’autres spécialistes [13].

La crise financière partie de Thaïlande [9, 33] et qui a progressivement déstabilisé une grande partie de l’Asie, a aussi montré que certains pays qui appliquaient des solutions très éloignées des recettes des économistes des PAS, avaient beaucoup mieux résisté à la tourmente économique que les bons élèves du fond monétaire [10].

Du point de vue de la santé, les PAS ont des conséquences sociales et sanitaires importantes : diminution des ressources allouées par les gouvernements au secteur de la santé [8, 34, 36], détérioration de l’état de santé des populations [19], diminution souvent non discriminée du fonctionnariat (moins 25 % en Guinée, moins 20 % au Bénin), diminution des salaires des médecins (moins 30 % au Pérou, moins 70 % au Cameroun, 12 mois de retard de paiement au Congo). Dans les ex-colonies françaises, la démotivation du personnel de santé s’est accentuée suite à la dévaluation en 1994 du franc CFA, dévaluation qui a aggravé la baisse du pouvoir d’achat par l’augmentation importante du coût des biens importés et des services (électricité, eau, transport). La situation des systèmes de santé déjà préoccupante dans la majorité des pays du Sud s’est encore aggravée. Cette réalité : moindre utilisation des services de santé, diminution des taux de couverture vaccinale, augmentation de la morbidité et de la mortalité infantile notamment, a été identifiée par différents chercheurs depuis le milieu des années 1980 [8]. D’autres effets, comme l’intensification des tensions entre prestataires et patients [2], la baisse impressionnante de la qualité de la formation de base ou professionnelle (médicale par exemple) sont moins mesurables mais peuvent à moyen terme avoir des effets encore plus négatifs [35]. En 1987, au vu des résultats d’une vaste étude menée dans 8 pays sous ajustement structurel [8], l’Unicef a pressé la Banque Mondiale d’adopter un « ajustement à visage humain », qui tienne compte de la santé et du bien-être des plus démunis. La Banque Mondiale elle-même a reconnu le bien-fondé de ces critiques en mettant en place depuis 1987-1988, des programmes sociaux dans le domaine de la santé, de l’éducation mais réservés aux pays en ordre « d’ajustement structurel ». Ces programmes financés par de nouveaux prêts qui alourdissent encore la dette des PVD, sont dirigés vers les classes sociales les plus pauvres et sont destinés à diminuer les effets négatifs des programmes d’ajustement structurel. On en arrive ainsi à une situation paradoxale où d’un côté, les PAS détruisent les systèmes de santé des PED et de l’autre des « programmes de charité » sous forme de prêts financés par la même Banque Mondiale, essayent de réparer les dégâts occasionnés. Certains voient ces programmes comme des « filets de sécurité » destinés avant tout à éviter les mouvements sociaux c’est-à-dire protéger les riches de la colère des pauvres. D’autre part, la Banque Mondiale se préoccupe insuffisamment de l’exécution et de la surveillance de ces projets. Manquant de pérennité, leurs chances de succès sont donc généralement très minces [12].

D’un point de vue social, des changements aussi brusques, aussi profonds comme la suppression des subsides de l’Etat aux produits de base, ne peuvent se produire sans bouleverser les sociétés. Dans différents cas : Côte-d’Ivoire, Libéria, Maroc, Nigéria, Soudan, Tunisie, Venezuela, Zambie, l’introduction brutale des PAS a été à l’origine de grèves, émeutes et autres mouvements sociaux réprimés par l’armée.

En plus de ses effets directs, c’est-à-dire les conséquences économiques, sanitaires et l’instabilité sociale, d’autres événements sont liés – selon notre hypothèse – aux conditionnalités des PAS et menacent la cohésion sociale et culturelle des communautés du Sud. Dans les paragraphes suivants nous essayerons d’identifier ces mécanismes en regroupant ces conséquences indirectes en 3 niveaux d’analyse : politique, communautaire, familial et/ou individuel.

Les conséquences culturelles des PAS Au niveau politique

Les Etats déjà en situation économique difficile avant la mise en place des PAS, sont affaiblis et déconsidérés aux yeux de leur population. En effet, un des premiers objectifs des PAS est de réduire le rôle et l’intervention de l’Etat au profit de l’initiative privée [34]. Obligé d’accepter les conditions économiques et structurelles imposées par la Banque Mondiale, obligé de vendre les entreprises publiques au privé, obligé de se désengager des domaines sociaux tels que la santé, l’éducation, les transports, l’Etat perd son rôle centralisateur et régulateur. Les entreprises privatisables se partagent généralement en trois catégories : les grandes entreprises rentables rachetées par le capital multinational, les entreprises rentables rachetées par le capital national lié à la classe des politiciens ayant participé à l’échec économique du Pays, et puis les entreprises non rentables ou dont l’outil de production obsolète doit être rénové complètement, et qui restent propriété de l’Etat.

L’Etat, affaibli, ne peut plus assurer ses responsabilités, entre autres : la protection des plus faibles, la mobilisation des ressources de la communauté pour assurer les projets d’investissement dont la rentabilité ne se conçoit qu’à long terme, la redistribution plus équitable des richesses nationales, le maintien de son rôle d’arbitre et de garant des règles que la communauté nationale s’est choisies. La perte du rôle centralisateur et régulateur de l’Etat, associée à une situation sociale et économique tellement précaire, ravive les vieux antagonismes inter-ethniques : c’est si facile de rendre l’autre, l’étranger, responsable de tous les problèmes. L’Etat n’est plus un facteur de cohésion. Le morcellement et la fragmentation du pouvoir débouchent sur l’éclatement du pays, c’est le cas entre autres du Libéria, de la Sierra Leone, de la Somalie, du Congo-Brazzaville. Dans d’autres situations, l’affaiblissement du pouvoir le conduit à se radicaliser sur une base ethnique. C’est un des déterminants du génocide du Rwanda et de la guerre civile qui embrase la région des grands lacs depuis plusieurs années. D’autre part, la répression de l’agitation sociale et politique associée à la mise en place des PAS, favorise l’émergence d’un pouvoir fort et renforce le rôle de l’armée, notamment au Cameroun.

Si l’Etat est avec raison, souvent reconnu comme « prédateur », l’absence de régulation ouvre la porte à d’autres « prédateurs » qui sont souvent liés, si pas identiques, aux premiers et supprime les quelques protections sociales dont jouissent encore les populations civiles. Ces sociétés, habituées depuis plusieurs décennies à développer des relations complexes et ambivalentes avec un Etat « omniprésent » [17], doivent en quelques années apprendre à vivre avec un Etat « omni-absent ». Le changement est trop brutal et les déstabilise. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes : la Banque Mondiale qui critiquait le trop d’Etat et l’accusait d’être un obstacle au développement, a cru qu’il serait possible d’améliorer la situation mondiale en instituant la norme de l’ajustement structurel. C’était oublier une réalité essentielle que tout banquier connaît pourtant bien : un plan d’affaire ne vaut que par la qualité des hommes qui se proposent de l’appliquer. Dans de nombreux pays le secteur privé était incapable de relayer l’Etat, il le prouve encore aujourd’hui [3].

Au niveau communautaire, les conséquences des PAS sont moins connues mais peut-être plus fondamentales. Les conflits inter-ethniques liés à l’affaiblissement des Etats et à la précarité de la situation économique déterminent de plus en plus les relations intercommunautaires : Brazzaville et certaines régions du Congo vivent depuis plusieurs années des purifications ethniques (maisons rasées, populations déplacées) comparables à celles de l’ex–Yougoslavie et du Kosovo.

La suppression ou la diminution des salaires des fonctionnaires (moins 70 % au Cameroun où un salaire fait vivre 10 à 30 personnes et parfois plus) et les dévaluations imposées par la Banque Mondiale, ont fait de la vie quotidienne, surtout en milieu urbain, une véritable lutte pour la survie. En Ouganda en 1991, le salaire de certains fonctionnaires comme les travailleurs de la santé, ne représente plus que 2 % de leur salaire des années 70 [21]. Conséquence logique : l’argent perdu doit être trouvé ailleurs, et la corruption, plaie déjà très répandue pendant les années 80, est devenue dans certains cas comme au Nigeria, pays lui aussi proche de l’éclatement [25], un véritable cancer qui ronge la société à tous ses niveaux. Au Kenya, une association de juristes : le Center for Law and Research et l’Université de Nairobi ont réalisé une enquête nationale sur le problème de la corruption [7]. Tous les rouages de l’Etat sont maintenant gangrenés : la population a perdu toute confiance dans la police qui, corrompue, relâche les criminels et stoppe les enquêtes (seuls 1 % des cas d’extorsions lui sont déclarés). A la morgue, les corps des défunts sont revendus à leur famille. Les taxes d’importation, les revenus du café et du pétrole disparaissent. Selon cette enquête, la corruption n’est plus ni active, ni passive mais elle a pris des dimensions « massives » qui mènent à la « désintégration des institutions politiques et civiles » et « menace l’avenir social, politique et économique du pays ». Plus spécifique encore de cette désintégration sociale et culturelle : « les conseils d’anciens, symbole immuable de la société africaine, vendent sous la table les terrains de leur village ». Comme le cite Hugon dans son analyse [18], les ajustements structurels ont des conséquences directes ou indirectes sur les circuits financiers informels : les limitations du crédit et la diminution du salaire des fonctionnaires se répercutent sur le fonctionnement des « tontines » et autres systèmes de transfert intracommunautaire. Ces systèmes, spécificités culturelles de nombreux pays africains, participent activement à la cohésion sociale et communautaire : l’argent qui y passe , est qualifié « d’argent chaud » car les dettes seront toujours honorées, comparé à « l’argent froid » venant des banques et des projets et qui lui, peut être détourné sans problème. Hélas, ces systèmes basés sur la solidarité communautaire, sont mis à mal par les changements de comportement sociaux : éclatement des familles, individualisme, égoïsme [24, 32].

Pour tous ceux qui connaissent l’Afrique, ces deux derniers exemples montrent que même les caractéristiques culturelles les plus profondes et les mieux enracinées sont en train de disparaître. Or, ces spécificités culturelles sont justement le ciment des communautés africaines, richesse à partir de laquelle réconciliation et reconstruction sociale peuvent être espérées [32].

Au niveau familial et/ou individuel aussi, on assiste à une dégradation de la situation : par manque de ressources financières les familles élargies se nucléarisent, des conflits familiaux apparaissent [24] notamment lorsque les familles urbaines doivent renvoyer chez eux en zone rurale, les enfants qu’elles hébergeaient pour leurs études. La solidarité communautaire, qui, avec ses aspects positifs et négatifs, représente une des spécificités des cultures du Sud, est en train de disparaître. On assiste ainsi à l’émergence de l’individualisme tel qu’un réflexe premier comme en témoigne, Betty Bigombe, Ministre des affaires sociales d’Ouganda : « En Afrique les valeurs de la famille sont encore essentielles. Mais aujourd’hui, même cette cohésion sociale est menacée, on ne se réfère plus qu’au progrès économique, à la compétition individuelle » [36].

Certains chercheurs établissent également des liens entre l’ajustement structurel, l’augmentation des migrations vers les villes, la prostitution et l’accélération de la diffusion du sida [31]. Un phénomène nouveau apparaît : des jeunes filles étudiantes de classe moyenne se prostituent pour pouvoir payer leurs propres frais de scolarité. Comme en témoignait Susan Gere, lors du sommet de Copenhague : « A Lusaka, de nombreuses filles se livrent à la prostitution en déclarant que la seule richesse qui leur reste, c’est leur corps » [4].

L’influence des religions et surtout des sectes religieuses importées de l’ouest, sur les communautés africaines est encore mal étudiée, mais lourde de conséquences. Ces « religions nouvelles » souvent fondamentalistes et intolérantes, renforcent encore les tensions inter-ethniques. Fatalistes, elles diminuent les capacités d’adaptation des individus et leur volonté de changement.

Au niveau individuel, la violence et la criminalité des jeunes sont devenues de nouveaux phénomènes de société. A Sao Paulo, le taux de mortalité par homicide est passé de 12 à 38 pour 100.000 hommes entre 1979 et 1989, mais cette augmentation est principalement due aux tranches d’âge de 15 à 19 et de 20 à 24 ans [11] où les taux ont été multipliés respectivement par 4,8 et 5 (de 37 à 178 et de 47 à 235 pour 100.000). En Somalie les « Technicals », au Rwanda les « Interhamwe », au Congo les « Ninjas » les « Cobras », toutes ces milices responsables de l’insécurité sociale et des tueries, sont avant tout composées de jeunes désœuvrés, sans emploi, sans perspective sociale. Or les premières mesures des PAS ont été de bloquer le recrutement et/ou de licencier des fonctionnaires et de privatiser les sociétés publiques, privatisation qui, le plus souvent, est synonyme de licenciements massifs. Dans ces conditions, il est illusoire d’imaginer pour un individu éduqué qu’il conçoive son avenir dans la fonction publique. Le corps des fonctionnaires d’état non seulement se vide de sa substance, mais ne se renouvelant plus, il se crée un vide dont l’effet ne se fera sentir qu’à plus long terme. En quelques années ces conditionnalités du PAS augmentent les sans-emploi et marginalisent un nombre de plus en plus élevé de jeunes, que certains pouvoirs économiques ou militaires, pourront manipuler à leur aise.

La libéralisation des médias, conséquence ou exigence des PAS, est perçue par les techniciens de la Banque Mondiale comme une victoire de la démocratie. Peu d’attention par contre a été portée aux conséquences culturelles de l’envahissement des idoles et des feuilletons américains et européens dans le monde traditionnel des pays du Sud. L’introduction des images et des modèles de comportements du Nord influence la vision du monde et les actions des gens du Sud. La jeunesse reprend vite l’exemple de la société occidentale, société de rêve, perçue comme la solution de tous les maux et difficultés quotidiennes. L’imitation des rôles est courante. Ainsi par exemple, comme en a été témoin un des auteurs, les vidéos pornographiques étaient déjà présentes en 1992 dans les villages les plus reculés du Surinam. Chez les Indiens Wajanas, des groupes d’adolescents regardaient les vidéos pornographiques venues de la capitale et imitaient les comportements, vécu qui n’a été découvert qu’après « l’aveu » d’un garçon ayant infecté plusieurs filles du village. Au Kenya et dans d’autres pays Africains, les petits cinémas dans les villages sont connus pour la projection de films pornographiques et les limitations d’âge ne sont pas respectées. L’introduction des nouvelles technologies (magnétoscopes) facilitent l’introduction d’images occidentales dans les coins les plus reculés d’Afrique. La libéralisation des ondes et des médias donne un avantage spécifique aux programmes des chaînes de télévision américaines et européennes, avec des conséquences importantes sur les comportements culturels des populations. L’influence des nouvelles images sur les comportements et le processus de socialisation de la jeunesse des pays du Sud est un phénomène mal connu, mais certainement sous-estimé.

L’ajustement structurel, la cause de l’ajustement culturel ?

Bien entendu les PAS ne sont pas les seuls responsables de tous ces maux, comme nous l’avons dit, la situation actuelle des PVD est la résultante d’un ensemble de différents facteurs dont l’importance a certainement varié d’un pays à l’autre et d’une année à l’autre. Il est dès lors quasi impossible de faire la distinction entre ces différents facteurs, de déterminer leur influence spécifique. Mais on peut estimer, sans doute à juste titre, que les PAS constituent l’élément de trop, l’intervention qui provoque l’éclatement de sociétés déjà fragilisées par toute une série d’autres contraintes. On peut d’ailleurs se demander si les sociétés du Nord soumises à un tel régime, seraient capables d’y résister.

En résumé, les différents exemples que nous venons de citer montrent que, au-delà de la souffrance humaine liée à la mise en place des PAS, les sociétés du Sud sont en train de vivre des modifications fondamentales de leurs spécificités culturelles. De force, elles sont obligées de s’aligner sur le paradigme officiel de certaines sociétés du Nord de plus en plus soumises aux discours monolithiques de la mondialisation et du néolibéralisme, où seuls la compétition, l’enrichissement et la promotion individuelle sont présentés comme les valeurs sociales reconnues [30].

Si, comme le dit un « proverbe » de Wall-street « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel », il est aussi vrai que les crises les plus fortes ne sont pas sans fond. Les programmes d’ajustement structurel ont été remis en cause, la Banque mondiale essaye de les adapter et l’on voit se développer des réponses locales, des alternatives qui allient l’innovation sociale à la prise en compte des richesses culturelles spécifiques à ces sociétés actuellement en crise : banques pour les plus pauvres, nouveau rôle socio-économique de la femme, associations d’intérêt commun, etc.

Notre espoir est de voir ces tentatives se multiplier et les individus et communautés, retrouver et protéger leur identité, leur autonomie. Si l’hypothèse contraire devait se confirmer, cela signifierait un « nivellement culturel par le bas » et un appauvrissement encore plus important du patrimoine culturel de notre monde.

Source : CAIRN.INFO

 

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CERBAC

de l'Auteur : Etoumbou Lokia Analyste politique - Philosophe - Écrivain Ce blog est un média du BASSIN DU CONGO qui se donne pour objet : L'Analyse de l’Actualité : POLITIQUE - ÉCONOMIE - SANTÉ - ENVIRONNEMENT - INTERNATIONAL Enjeux Stratégiques et Prospectives. du BASSIN DU CONGO, l'Afrique et du Monde avec un regard Africain.
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